Objets de peu et de rien. Les cellules de nonnes : autoportraits de religieuses entre le 17e et le 20e siècle

Cellule de Visitandine, 19e s., collection Trésors de ferveur

Entre le 17e et le 20e siècle, d’étonnants objets ont été fabriqués par les religieuses d’ordres cloîtrés en Europe : les cellules (ou boîtes) de nonnes. Encore largement méconnues aujourd’hui, ces boîtes vitrées représentent sous forme miniaturisée la cellule, nom donné à la chambre où se retire la moniale. Sous forme de poupées en prière ou adonnées à quelques activités spirituelles, les religieuses se mettent en scène entourées d’objets de leur quotidien réalisés en bois, papier, tissu ou encore mie de pain : lit, balai, crucifix, images pieuses, table d’écriture, prie-Dieu… Autant d’autoportraits de moniales dont elles offrent une part d’intimité, cachée du monde par la clôture du monastère.

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A l’heure du confinement, ces objets peuvent-ils parler à notre quotidien ? Ils semblent nous interroger sur la liberté de l’esprit au sein d’un espace clos.

La cellule, plus qu’une simple chambre pour le repos du corps, est un lieu de méditation pour l’âme et l’esprit, un lieu de passage. La moniale peut y accéder par l’oraison et la prière à l’Éternel, elle y retrouve celui pour lequel elle a tout quitté, le Christ, son époux. Dans ce havre de silence elle est délivrée de toute distraction ce qui permet à son âme de se purifier et se renforcer. Ces contemplatives veulent montrer et faire comprendre leur dénuement et leur ascétisme, elles nous font entendre le silence et percevoir le recueillement, elles illustrent la mortification et le détachement des biens de ce monde : être totalement libres pour s’unir à Dieu. (Thierry Pinette, Laure Monnier, association Trésors de ferveur).

Nous vous proposons quelques extraits du catalogue « Cellules de nonnes | Trésors de ferveur » (2018) pour découvrir ces objets, témoins de pratiques religieuses mais aussi des émotions et de la vie quotidienne des moniales.

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Cellules de nonnes, introduction

L’association Trésors de Ferveur a réuni sous le vocable «cellules de nonnes» un ensemble de boîtes vitrées constituant un large corpus d’une production bien à part dans les travaux manuels réalisés par des religieuses cloîtrées et dont les dénominations sont multiples : cellules de religieuses, cellules de carmélites, boîtes de nonnes, (en Allemagne Nonnenkästchen). Nous préférons pour notre part utiliser «cellules de nonnes», même si à l’heure actuelle, compte tenu de la connotation carcérale du mot «cellule», les religieuses préfèrent parfois utiliser le mot «chambre».

Une religieuse cloîtrée, une fois ses voeux prononcés, entre à tout jamais derrière la clôture. Sa famille ne la reverra pas, elle pourra seulement l’entendre lors de rares visites, la religieuse restant dissimulée derrière un rideau. À titre de souvenir pour leurs proches, elles fabriquent, pour leur offrir, des maquettes de leurs cellules, leur permettant de se montrer en trois dimensions dans leur principal lieu de vie, avec leur décor, leur mobilier, leurs occupations. Ces précieux souvenirs seront alors gardés comme une présence physique de l’enfant entrée en religion. Mais ces boîtes peuvent également être offertes aux bienfaiteurs du monastère. Elles peuvent aussi être réalisées «en secret» pour une occasion spéciale comme le jubilé d’une soeur. (…)

La plupart des Ordres religieux cloîtrés ont réalisé ce type d’objet : carmélites (dans la grande majorité), suivies des clarisses et des franciscaines, puis capucines, chartreuses, ursulines, visitandines… Exceptionnellement, certaines boîtes vitrées ont été fabriquées par des Ordres ouverts : dominicaines, hospitalières… Ces cellules de nonnes ont manifestement été fabriquées en grand nombre en France. Néanmoins, d’autres pays voisins en ont également produit, tels que l’Espagne, la Suisse, l’Allemagne.

À notre connaissance la fabrication de ces objets remonte au plus tôt au début du XVIIIe siècle, peu d’exemplaires de cette époque nous sont parvenus. La grande période de production s’étend sur tout le XIXe siècle et également le début du XXe.

Beaucoup de ces précieux témoins de la vie monastique ont disparu. Ils sont pourtant extrêmement émouvants et importants pour la transmission des coutumes et la description de l’instant T qu’ils reproduisent, véritables «photographies» de la vie des moniales. Ces fragiles objets de peu et de rien sont les seules images et représentations dans leur cadre de vie des religieuses qui sont les uniques témoins oculaires de ces lieux fermés.

Thierry Pinette, Laure Monnier
Association Trésors de ferveur

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Cellule de clarisse, 18e s., collection Trésors de ferveur

Apprivoiser l’au-delà

Si la vie communautaire est bien au centre du parcours de vie de toute moniale, la cellule est un espace privilégié où la religieuse se retire régulièrement, ce dont témoignent les dominicaines de Paray-le-Monial : « Pour nous consacrer pleinement à la Parole de Dieu, nous avons besoin de vivre le retrait du monde, dans le silence, dans l’équilibre harmonieux entre solitude et temps passé en commun ».

Dans la collection de boîtes vitrées Trésors de ferveur qui regroupe environ cent-vingt cellules et dans celles du Muséon Arlaten et du musée d’art sacré du Gard, seuls quelques rares exemplaires présentent des moniales rassemblées dans le chœur de leur chapelle. Tous les autres privilégient la solitude de la cellule : «  O ma chère cellule / O ma seule béatitude ».

Ces objets font pénétrer dans la clôture évoquant le « désert », lieu de conversion par excellence. Accessibles au regard, ils témoignent d’un mode de vie consacré à Dieu. La sentence « Dieu seul » inscrite à plusieurs reprises sur les murs exprime ce choix de vie. Pour les visitandines de Paray-le-Monial : « L’enclos du monastère est offert comme cadre de vie, il crée un espace de séparation, de solitude et de silence pour nous orienter plus librement vers cette finalité : Dieu ».

Dans ces boîtes vitrées, où figurent porte et fenêtre, la moniale vêtue de son habit monastique tient une place centrale ; certaines carmélites portent leur manteau de chœur blanc, les clarisses sont munies d’une ceinture en corde à trois nœuds renvoyant aux trois vœux « pauvreté, chasteté et obéissance » ; souvent, leurs socques sont posées sur le plancher ; le visage est de cire ou de porcelaine ; dans les boîtes plus récentes, la religieuse est en papier découpé.

Un mobilier rudimentaire : lit, chaise, tabouret, encoignure, meuble de rangement… structure l’espace environné d’objets de dévotion : oratoire, crucifix, bénitier, livres, instruments de pénitence, croix disposée sur le lit… Les objets domestiques : balai, torchon, cuvette et cruche, lampe à huile, lanterne, chaufferette… renvoient aux contingences de la vie quotidienne. Se trouvent aussi des objets liés à l’activité des moniales : encriers, écritoires, rouets, dévidoirs, corbeilles à ouvrages, ciseaux, aiguilles à coudre et à tricoter évoquent le filage, la couture, la broderie, le tricot, simples travaux manuels sans doute destinés à la communauté. Leurs occupations sont parfois liées à une économie de subsistance comme la fabrication de vêtements liturgiques, de scapulaires, de fleurs artificielles, de reliquaires en papier roulé ; une moniale s’adonne même à la poterie…

Dans la mesure où l’activité n’exige pas un travail communautaire, il est conseillé à la moniale de se retirer dans le silence de sa cellule. Activités manuelles et oraison sont étroitement imbriquées. « L’oisiveté est ennemie de l’âme. C’est pourquoi, à certaines heures, les frères doivent s’occuper au travail des mains, et à certaines autres à la lecture des choses de Dieu» indique la Règle de saint Benoît au chapitre 48 (verset 1).

Madeleine Blondel, Conservatrice en chef honoraire du patrimoine
Dominique Dendraël, Directrice du musée du Hiéron

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Catalogue « Cellules de nonnes »

Collection Trésors de Ferveur. Textes Laure Monnier, Thierry Pinette (président de l’association Trésors de ferveur), Dominique Dendraël, Madeleine Blondel, Bernard Berthod. 129 pages, illustrations couleur, 2018

Catalogue édité en 2018 à l’occasion de l’exposition « Cellules de nonnes » au musée du Hiéron. Il comporte la totalité des cellules que possède Trésors de Ferveur, soit 122 photos avec leur description détaillée.

24 € (frais de port inclus)
Disponible à la vente : uniquement à l’adresse [email protected] pendant la période de confinement et auprès de l’association Trésors de ferveur


Remerciements : Thierry Pinette pour l’autorisation de diffusion des textes du catalogue

Pour en savoir plus sur l’association Trésors de ferveur : visitez le site internet

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